dimanche 28 mars 2010

Agora 2010 - le festival de l'Ircam



La nuit du prototype

Après l’annonce de la nouvelle saison artistique de la Cité de la musique placée sous le signe des utopies, l’Ircam annonce sa désormais rituelle manifestation Agora, qui du 7 au 19 juin prochains explorera le concept de prototype. Plus que jamais, l’argument est bien pour l’Ircam d’organiser une manifestation fédératrice, susceptible d’attirer un public large, autour de moments d’exception propices à la création. Mais aussi d’œuvrer à la dissémination des œuvres créées en son sein.

Pour Frank Madlener, le temps d’un festival doit être un moment d’ouverture sur vers l’avenir, et garder tout à la fois une valeur de chronique du temps présent. Le thème du prototype permet d’illustrer le passage déterminant de l’imaginaire et des esquisses préalables au modèle opérationnel qui démontre sa viabilité. On nous propose ainsi d’assister au glissement progressif du désir créateur, qui mène du modèle théorique aux premières ébauches de laboratoire, et enfin à l’exhibition du prototype dans la société (nous éviterons la tournure «lancement sur le marché» !), susceptible d’être ensuite assimilé par un nombre croissant de créateurs.

La notion de reprise est d’ailleurs mise en avant dans Agora 2010. Car, si susciter la création d’œuvres nouvelles embarquant des technologies inédites est un objectif motivant en soi, il n’y a pas de plus grande satisfaction, pour les auteurs et pour leurs commanditaires, que de voir ces œuvres programmées par la suite dans d’autres salles et manifestations que celles qui ont servi de contexte à leur baptême.

Agora 2010 déploiera un programme riche en temps forts et en partenariats qui devraient contribuer à démocratiser davantage l’image un peu secrète, voire élitiste, de cet institut de recherche très actif au sein de programmes de scientifiques européens et internationaux.

S’y côtoieront des figures habituées de l’Ircam (les compositeurs Jonathan Harvey, Tristan Murail, Michael Jarrell) et des artistes invités qui n’avaient jusqu’à présent jamais investi les lieux ni utilisé les techniques élaborées à l’institut. Tel le compositeur Gérard Pesson, qui n’en revient toujours pas de faire partie de cette programmation, et dont on créera la dernière œuvre «Cantate égale pays». © photo C. Daguet / Editions Henry Lemoine

Le plasticien Sarkis offrira sa relecture du «Roaratorio» de John Cage, créé à l’Ircam en 1981.

En fin de festival, Odile Duboc chorégraphiera les «Partitas» de Bach et le «Dialogue de l’ombre double» de Pierre Boulez. Mais Agora 2010 se déploiera également hors les murs : à la Cité des Sciences et de l’Industrie, au Théâtre de l’Athénée, et pour la journée de clôture qui se déroulera en partie place Igor Stravinsky. © photo Julien Attard

Sous le vocable de Méridien Science Art Société, c’est un peu le paradigme de la création scientifique et de sa difficile médiatisation qui est illustré. L’Ircam et la Cité des sciences et de l’industrie programmeront ensemble deux installations : «Grainstick» et «Mortuos Plango, Vivos Voco». Cette dernière installation vidéo repose sur l’œuvre «historique» de Jonathan Harvey, conçue à l’Ircam en 1980, et qui résonne aujourd’hui comme un hymne symbolique des développements Ircam de l’époque.

Le mardi 8 juin, soirée exceptionnelle à la Géode, qui verra la projection de deux films-documentaires : «Mutations of matter», sur une musique du compositeur chilien Roque Rivas, et «Helicopter String Quartet» de Karlheinz Stockhausen, qui retrace l’odyssée de cette invraisemblable pièce pour quatuor à cordes et véritable rotor d’hélicoptère. © photo H. Vielz/ Archive Stockhausen for music


Trois concerts seront par ailleurs consacrés à l’œuvre de Tristan Murail, figure désormais séminale dans la musique d’aujourd’hui, pour pas moins de six œuvres, dont la création nationale des «Sept paroles».

«Le père», sorte de théâtre musical et technologique de Michael Jarrell, bâti sur la pièce éponyme de Heiner Müller, rassemblera en fin de festival les percussions de Strasbourg complétées d’un ensemble vocal. Ce spectacle mis en scène par André Wilms sera donné au Théâtre de l’Athénée, et fera appel au dispositif WFS de spatialisation sonore que l’Ircam exploite depuis quelques années. © photo C. Daguet / Editions Henry Lemoine

Et en clôture donc, le samedi 19 juin, la Nuit du prototype – sorte de fête de la musique avant l’heure – investira la place Stravinsky dès 16 h avec les Percussions de Strasbourg interprétant les «Pléiades» de Xenakis. Ce long après midi intérieur/extérieur à l’Ircam sera ponctué de démonstrations scientifiques sur le thème voix, geste et interaction temps réel, de projections et de concerts où figureront encore Stockhausen, Georges Aperghis, ainsi qu’une nouvelle œuvre pour électronique très attendue de Philippe Manoury.

L'Ircam et la fontaine Stravinsky, arrêtée en hiver,
mais qui de nouveau jaillit au retour du printemps !

Comme nous le soulignons par ailleurs, ce printemps 2010 est riche en événements musicaux où la technique représente une composante majeure, et qui tentent de s’ouvrir à un public non spécialiste. Programme à consulter en ligne.



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lundi 22 mars 2010

Saison 2010 - 2011 de la Cité de la musique



Les Utopies

Fidèle à leur habitude, Laurent Bayle et son équipe de direction conviaient jeudi 18 mars le public de la Cité de la musique à découvrir les principaux éléments du programme de la saison prochaine. 

Il faut saluer ce type d'initiative, surtout lorsque l'exercice est pratiqué de manière claire, concise mais ouverte, comme c'était le cas ici.

Ce rendez-vous était tout d'abord l'occasion d'établir un rapide bilan de santé de la Cité, du point de vue de la fréquentation du public. Les deux dernières saisons (2008/2009 et 2009/2010) s'avèrent très satisfaisantes, les meilleures même jamais enregistrées depuis l'ouverture du lieu. Le nombre d'abonnements souscrits est en constante augmentation, le Musée de la musique revendique ses quelques 200 000 visiteurs annuels, et le site internet de la Cité a attiré un million de visiteurs en 2009 !

La prochaine saison 2010/2011 sera donc placée sous le signe des utopies. Mais elle reste tout d'abord très concrètement accessible au jeunes et aux très jeunes, à travers des concerts éducatifs où les familles sont les bienvenues, une programmation spécifique de spectacles, et grâce aux différents salons de musique et ateliers pratiques (dont un dédié à la découverte de la guitare électrique !) qui sont ouverts au jeune public. A noter, en juin 2011, la restitution d'une initiative de tutorat où de jeunes musiciens auront pu côtoyer des membres du London Symphony Orchestra. 


Pour les plus âgés, signalons les ateliers de Gamelan javanais, de percussions du monde arabe, de Cuba, des DOM-TOM, de Steelband caraïbe, de Tabla d'Inde du nord et de musique Wolof sénégalaise. Ainsi que les deux volets de Studio Son (Du son à la composition, Musique et environnement), ateliers de création sonore et d'introduction aux outils informatiques.

D'une manière générale, la Cité de la musique poursuit sa politique d'ouverture programmatique qui devrait une fois encore attirer un public très varié. De nombreuses séances de Zoom sur une oeuvre, Forums, Citéscopies et autres Collèges permettront d'ailleurs au spectateur de se préparer à l'écoute d'un concert ou de découvrir un courant ou un artiste majeur. L'accès libre à la médiathèque et à son important fonds permet en outre d'approfondir de nombreux sujets.

La musique contemporaine est bien entendu présente, avec notamment l'Ensemble intercontemporain (image ci-dessus) qui assurera quelques 16 concerts, dont 5 de musique de chambre. Six créations mondiales seront au programme de la nouvelle saison. Mais on y entendra également l'Orchestre du conservatoire national supérieur de Paris (tout proche), l'Orchestre Philharmonique de Radio-France, l'Orchestre National d'Ile de France, ainsi que l'Orchestre de Paris, qui commencera à prendre ses quartiers avenue Jean Jaurès, en prévision de l'ouverture de la Philharmonie de Paris en 2013.

Quatre festivals majeurs viendront ponctuer cette saison 2009/2010 : Days Off,  un festival de musiques actuelles (rock, electro), du 3 au 10 juillet prochains. On y annonce déjà la présence de Peter Doherty, Divine Comedy, Sean Lennon et Emilie Simon. Puis ce sera la rentrée avec Jazz à la Villette, du 31 août au 12 septembre, Villette Sonique et la très riche Biennale d'art vocal en juin 2011.

Le thème central des utopies permettra de rassembler des oeuvres porteuses de l'idée d'un ailleurs ou d'un avenir que l'on imagine souvent riches de promesses, mais aussi d'aborder l'influence des totalitarismes dans la création artistique et musicale en particulier. 

Les deux cycles de concerts et l'exposition "Lénine, Staline et la musique" permettront à ce titre de mettre en regard les musiques "officielles" et les tentatives de résistance au dogme. Schostakovitch et Prokofiev seront bien entendu deux figures importantes de cette programmation, qui proposera également un choix de ciné-concerts, un volet consacré au musiques de ballets russes (début octobre) et un cycle consacré aux "musiciens de Bertold Brecht" (début novembre). 

Le rêve américain et son utopie libérale, beaucoup plus individualiste et éprise de liberté sera également abordé à travers une pleiade de compositeurs : Adams, Reich, Glass, Copland, Ives, Cage, Crumb, Cowel, Barber, Bernstein. Tout comme le grand mouvement du pacifisme. Les prophéties et le messianisme dans la musique seront notamment illustrés par des oeuvres de Wagner, Berlioz et Haendel. Des héros tels que Prométhée, Icare et Bellérophon seront célébrés. Le Sénégal, l'Ethiopie et leurs mythes seront mis à l'honneur fin octobre 2010 et début février 2011.

On ne peut évoquer les utopies sans faire un indispensable détour par la science-fiction (collaboration Enki Bilal/Goran Vejvoda, premiers films d'anticipation de Fritz Lang et de Richard Fleischer), par la complémentarité réel/virtuel, ou sans évoquer certaines visions d'art total - telle que celle imaginée en 1928 par Moussorgski et Kandinsky. Enfin, signalons les soirées qui mettront en perspective les engagements religieux d'un Franz Liszt et politiques d'un Luigi Nono (début mars 2011).

En marge de cette programmation thématique, des concerts "intervalles" permettront de retrouver des personnalités d'exception de la musique : Maria-Joao Pires, John Eliott Gardiner, Joshua Bell, Lang Lang, Alfred Brendel, Menahem Pressler, Steve Coleman, Pierre-Laurent Aimard...


Dans un registre musical tout différent, les prêtresses rock que sont Nina Hagen et Patti Smith  - qui sera notamment accompagnée, entre autres musiciens, de Philip Glass en personne -  ainsi que l'inclassable formation allemande Einstürzende Neubauten seront également du voyage vers les utopies. Sans oublier un très original hommage à Georges Brassens en quatre dates et une longue exposition.


On se reportera évidemment à la récente brochure de saison 2010/2011 et au site de la Cité de la musique pour prendre connaissance en détail de cette réjouissante profusion culturelle.



Images recueillies sur les sites de la Cité de la musique et de Radio France


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vendredi 19 mars 2010

4'33'' après J.C.


John Cage célébré à l'Ircam



John Cage aura définitivement marqué la musique du 20e siècle, tout comme Yves Klein et Samuel Beckett ont marqué la peinture et la littérature.

Mais avec Cage - et au delà des audaces compositionnelles développées par d'autres musiciens à la même époque - c'est une ultime barrière conceptuelle qui a sauté en matière de création artistique. Car dans nombre de ses pièces, c'est la volonté même du compositeur qui s'efface devant le recours au hasard, à l'indétermination. Pour la première fois sans doute dans l'histoire de l'art, ces éléments sont propulsés au rang de principes déterminants de l'oeuvre.

Dans les années 40 et après, le Cage iconoclaste, le Cage dada, le Cage zen transpose en musique les principes du I Ching. Mais à cet appel du hasard en musique répond la nécessité, sans doute inspirée elle aussi par les philosophies orientales, d'une forme de vacuité parfaite. Il est donc a posteriori très logique que le même homme soit à l'origine des "Music of Changes" pour piano, de "William Mix" (pièce pour fragments de bandes magnétiques découpées et montées selon un ordre obéissant au hasard), et de "4'33''", pièce en trois parties qui n'est faite que de silence.

Ce silence, érigé en oeuvre par Cage en 1952, est sans doute la création musicale la plus radicale qui soit, et s'annonce entre autre choses comme une sorte d'écho précurseur à la fameuse exposition "Le vide" réalisée par Klein à la galerie Iris Clert en 1958. C'est à la fois la pièce la moins dérangeante de toute l'histoire de la musique (sur le strict plan auditif s'entend !), mais aussi la plus iconoclaste que l'on puisse concevoir. Et là où Cage a frappé fort, c'est que, par essence même, elle le restera jusqu'à la fin des temps.

Quel autre artiste, aussi avant-gardiste et doué soit-il, peut-il prétendre ne jamais être dépassé ?


L'Ircam rend hommage à cet exploit, jeudi 25 mars à 20 h 30, sous la forme d'un concert intitulé "4'33'' après J.C.". Aux côtés du défunt Cage se succéderont cinq compositeurs d'aujourd'hui (James Dillon, Christian Marclay, Bruno Mantovani, Carlos Caires, Roque Rivas), pour cinq oeuvres de commande inspirées par la fameuse pièce. Pour ce concert, Peter Rundel sera aux commandes du Remix Ensemble.

Le concert sera précédé à 19 h d'une rencontre : "4'33'' : Portait chinois" réunissant historiens de l'art, philosophes et musicologues. Une rencontre en forme d'exercice de style oulipien, puisque chacun des six intervenants s'exprimera sur l'oeuvre de Cage sous forme d'une performance en trois parties, d'une durée prédéterminée de 4 minutes 33 secondes.


Jeudi 25 mars 2010,  Centre Pompidou, Grande salle. Rencontre à 19h  (entrée libre), concert à 20h30. Réservations sur le site du Centre Pompidou.