mardi 8 juin 2010

Entretien avec Gilles Milot - Leedh



Après Stéphane Even, fondateur et gérant de Neodio, c'était au tour de Gilles Milot, qui préside aux destinées d'Acoustical Beauty et de Leedh, de se prêter au jeu des questions-réponses lors du salon du Hameau Duboeuf, avec beaucoup de gentillesse et un formidable sens didactique. 

Après que l'on ait pu écouter les nouvelles enceintes Leedh C sur de nombreux programmes et en apprécier l'étonnante transparence, Gilles Milot nous livre ici par le menu en quoi la technologie développée sur ces modèles est révolutionnaire. Et pour une fois en haute fidélité, on peut véritablement parler de révolution, au delà de toute considération marketing aguicheuse mais finalement souvent mensongère...


Signal sur bruit : Gilles, bonjour ! Nous allons faire si vous le voulez bien comme avec votre confrère Stéphane Even... Votre nom est évidement bien connu dans le monde de la haute fidélité d'exception... Mais pouvez-vous nous exposer en quelques mots l'histoire de la marque Leedh ? 

Gilles Milot : Bonjour... Alors, s'il on remonte assez loin dans le temps, j'ai en fait créé Micromega en 1980, à l'époque pour exploiter la marque Leedh, qui signifie Laboratoire d'Etudes et de Développements Holophoniques, que j'avais fondée en 1976. Je me suis associé avec Daniel Schaer après un an ou deux. Nous avons décidé de faire des électroniques et nous les avons appelées : Leedh. Lorsque nos chemins ont divergé, nous avons décidé que Micromega serait la marque dévolue aux électroniques et que Leedh serait celle réservée aux enceintes. Il y avait alors dans la gamme les modèles Théorème, Aura, Starlet, Elfe. Plus tard, j'ai sorti les Psyché, enceintes en béton de plâtre, qui étaient toujours fabriquées à Conflans Ste Honorine. Avant cela j'avais créé Audience, avec les modèles Perspective. 

J'ai possédé la société Leedh jusqu'en 1993, c'était donc le laboratoire qui mettait au point des produits qui étaient ensuite exploités dans différentes sociétés de production. Au nombre desquelles on retrouvait Micromega, SPEA, société que j'avais créée avec Michel Reverchon. J'ai été associé avec beaucoup de gens, avec Yves-Bernard André par exemple à une certaine époque, dans Audience.

En 1989, et jusqu'à 2006, j'ai participé à la renaissance de la société Audax, qui avait déposé le bilan en 1988 et avait été rachetée par le Groupe Harman. Le patron d'Harman France m'a demandé de participer au redressement d'Audax, à la tête du bureau d'étude. Il y avait eu jusqu'à 1000 personnes chez Audax dans les années 80, juste avant le déclin qui a été très rapide. Lorsque j'ai rejoint la société il n'y en avait plus que 150. Dans les années 2000, nous nous sommes retrouvés à 750 personnes, donc c'était un très grand succès. C'était une grande satisfaction pour moi, au delà du fait d'avoir aussi conçu de nouveaux produits.

En parallèle, je continuais à exploiter la marque Leedh en réalisant de nouveaux modèles, les modèles Psyché et Nazca par exemple. Dans les années 2000, je n'avais plus le temps de m'occuper de Leedh car j'avais pris des responsabilités au niveau international dans le Groupe Harman. Mais ça a été de nouveau une période de déclin pour Audax et pour le site de Château-du-Loir. En définitive, le site existe toujours, avec 200 personnes, qui fabriquent plutôt des électroniques, et aussi un haut parleur que j'avais créé, un modèle de rupture technologique utilisé dans l'automobile, pour le compte du Groupe PSA.

En 2006, j'ai donc décidé de me lancer dans ma troisième vie professionnelle, avec un nouveau challenge ! Celui de relancer une activité économique, basée sur une nouvelle technologie de haut-parleurs, en repartant d'un projet amorcé par un de mes collègues, qui a porté le projet avant que je créée la société Acoustical Beauty. Et en exploitant deux brevets, qui sont donc mis en oeuvre sur les nouvelles enceintes Leedh. Le premier modèle de la gamme s'appele Leedh C. Elle sera suivie probablement dans environ un an par le modèle Leedh E et sans doute, un peu plus tard encore, par la Leedh G. Pourquoi CEG ? Parce que C c'est do, E c'est mi, G c'est sol, c'est donc le premier accord parfait !

SSB : En quoi consistent exactement ces deux technologies novatrices ?

GM : Elles ont été mises au point après un examen poussé de tous les défauts inhérents aux haut-parleurs traditionnels. Ces deux principaux défauts sont : la manière dont s'effectue la transformation de l'énergie électrique en énergie mécanique, qui se fait dans ce que l'on appelle le moteur électrodynamique et les défauts rédhibitoires de la suspension des membranes et de l'équipage mobile en général. 

Dans le moteur électrodynamique, il y a une sorte de tare congénitale qui est la présence de fer, dans l'entrefer, qui réalise la conduction du champ magnétique en continuité avec l'aimant. Ce fer doux se comporte de manière particulièrement non-linéaire. Il est le siège de courants de Foucault, du phénomène d'hystéresis, de la modulation de flux... qui font que même lorsque l'on s'est donné beaucoup de mal pour bien amplifier un signal électrique, ce beau résultat est compromis par la présence de toute cette ferraille !

Le premier brevet est donc basé sur le concept de moteur sans fer, c'est à dire dans lequel il n'y a que des aimants. Dans la mesure où il n'est pas, ou très peu, conducteur de l'électricité, un aimant se comporte en fait comme l'air qui rayonnerait un champ magnétique. C'est à dire comme un milieu quasiment parfait. Les gens qui ont pu penser à cette solution avant nous ont dû être rebutés par le prix exorbitant qu'elle suppose, et aussi parce qu'il n'existait pas les outils de simulation permettant de calculer le champ magnétique créé par de telles pièces entièrement magnétiques. Et donc, nous avons créé un moteur parfaitement symétrique de manière à avoir le moins de défauts possible.

SSB : Mais comment fait on cela ? Faut-il pour ce faire sculpter ou modeler une matière aimantée ?

GM : C'est plutôt en rassemblant de petits aimants et en reconstruisant une forme d'entrefer, mais cette fois naturellement et entièrement magnétique. C'est un travail de dingue ! Dans chaque enceinte Leedh C, il y a trois haut-parleur actifs et un haut-parleur muet, mais qui est actif mécaniquement. Dans chacun de ces haut parleurs actifs on retrouve 600 gr d'aimant Néodyme. Dans le haut-parleur muet il y en a 700 gr. Il y a donc au total 5 kg d'aimant Néodyme sur une paire d'enceintes, et cela coûte un prix fou !

Un aimant Neodyme se fabrique par moulage, à partir de poudre de fer Néodyme-Bore, un matériau magnétique que l'on sait produire en série, et qui présente la meilleure densité électromagnétique. Il y en a différents grades. Historiquement, on a commencé par le grade EN30. On est arrivé aujourd'hui à EN 48. On est donc passés d'un champ rémanent de l'ordre de 1,15 Tesla à un champ de 1,4 T. D'où une augmentation de 30 % de la puissance des aimants au cours du temps.

La deuxième innovation, c'est la suspension de la membrane. Sur un haut-parleur traditionnel on trouve une suspension avec un bord en caoutchouc, en mousse ou en tissu, et l'équipage mobile (la membrane et la bobine conductrice qui la met en mouvement, ndlr) est guidé, à l'intérieur du haut parleur par un spider (sorte de diaphragme souple ressemblant à un soufflet d'appareil photo ancien), et à l'extérieur par ce bord roulé, ce tore que l'on voit sur le pourtour de la membrane. Ces élements sont intrinsèquement non linéaires. On voit bien qu'à partir du moment où il y a une déformation qui correspond à l'élongation maximum du système, on est en butée. Le système est saturé mécaniquement. 

D'autre part, ce système possède des modes propres de résonance. Car c'est un système qui n'est pas rigide du tout, et sur un haut parleur qui fait 20 cm de diamètre par exemple, ça se met à se tortiller dès 50 Hz. Tous ces modes crééent ce que l'on appelle la coloration, qui est due à des effets de réverbération qui affectent les membranes, et aussi à cause du fractionnement de celles-ci, qui commence vers 150 Hz à leur périphérie. Et ces modes d'oscillations continuent à animer la membrane même lorsque celle-ci est stoppée dans sa course. Ces modes de torsion s'entendent énormément. C'est ce qui fait que des haut-parleurs de même diamètre et qui ont en apparence la même courbe de réponse n'ont en fait pas du tout le même son. Donc plutôt que d'essayer d'améliorer un système intrinsèquement vicié, nous avons trouvé une autre façon de guider l'équipage mobile....


L'idée qui a été trouvée est d'utiliser un joint au ferrofluide. La membrane est donc constituée d'un tube fermé à une extrémité par un dôme concave. C'est un hp à dôme avec un support de bobine qui au lieu de faire 5 mm, comme c'est le cas sur un tweeter, fait 57 mm de long et peut être utilisé aussi comme boomer. Tous nos haut-parleurs reprennent le même principe. Sur le boomer de la Leedh C, ce tube est réalisé en carbone et il coulisse dans un joint ferrofluide contenu à l'intérieur du moteur. Le ferrofluide reste en place grâce au champ magnétique et il contraint le tube à glisser, ce qui réalise le guidage. Ce joint liquide a donc une forme de tore aplati, il a une longueur d'environ 26 mm et une épaisseur de 8/10e de mm. Il est pris en sandwich entre un tube qui bouge qui porte le dôme concave et qui émet le son, et un tube qui ne bouge pas et qui constitue l'intérieur du moteur. Toutes les pièces sont réalisées en fibre de carbone.

Lorsque l'on réduit le taille d'un hp traditionnel, on réduit la surface mais aussi la largeur de la suspension, donc également son débattement maximum. On réduit donc les deux éléments qui génèrent la pression sonore, qui est proportionnelle au produit de la surface de la membrane par son excursion. C'est comme la cylindrée, la course et l'alésage d'un moteur à explosion. On limite donc terriblement le niveau maximum émissible. 

L'avantage de notre conception, c'est que l'on décorrèle le paramètre diamètre du paramètre excursion. On peut donc avoir un tout petit diamètre et un très long tube... Ici nous avons un tube qui fait 57 mm, moins les 26 mm d'étalement du ferrofluide, il reste 31 mm de débattement. C'est à dire que le dôme peut bouger en piston parfait sur plus ou moins 15,5 mm ! Ca permet de faire des hp qui ont une toute petite surface, avec comme autre avantage le fait de pouvoir réduire très sensiblement le volume de charge. Et comme ce haut parleur n'a pas de force de rappel, sa fréquence de résonance à l'air libre est nulle. C'est donc le premier haut-parleur à fréquence de résonance nulle. Or on sait que plus la fréquence de résonance d'un boomer est grande, plus l'on doit le charger par un volume important. Ici, chacun des trois petits haut-parleurs qui définissent les trois voies travaille dans un volume de 0,28 litre. Au total, ce que l'on entend est le résultat d'un système qui fait moins d'un litre de volume de charge au total !










Entretien avec Gilles Milot - Leedh (suite)



Gilles Milot : Il y a donc une cascade d'avantages qui produit les résultats sonores que l'on peut entendre : tous les défauts liés aux vibrations parasites des éléments d'une enceinte traditionnelle, la suspension qui se déforme ainsi que la membrane... sont supprimés.

Ici, la bobine est moulée dans un composite rigide réalisé avec une colle époxy haute température, qui joue le rôle de renfort. Tout cela est simulé, optimisé et la structure du moteur est composée de renforts carbone à ultra-haut module, plus de 900 Giga Pascals (à rapprocher du diamant dont le module est de 1000 GPa) et tous les éléments de la membrane sont réalisés à partir de ce même carbone.

Tout cela est très rigide, et ne se déforme qu'à des fréquences très élevées. Les premiers modes, qui sont des modes de torsion et non pas de flexion, commencent à partir de 1500 Hz, et il y en a très peu. Entre 1,5 kHz et 20 kHz, il y doit y avoir 6 ou 7 modes, pas plus. Le premier mode de flexion, celui qui se voit sur la courbe de réponse, est à 15 kHz ce qui est très élevé pour un haut-parleur de ce type.

Donc, il n'y a pas de mode de membrane en dessous de 1500 Hz, et il n'y a pas non plus de résonance d'ébénisterie. Dans une enceinte traditionnelle, il y a aussi l'air qui résonne parce qu'il y a un volume de charge, avec des bosses de fréquences dues aux ondes stationnaires, et qui repassent à travers la membrane car ce n'est pas un bon isolant acoustique, vue sa finesse. Donc ça veut dire qu'au dessous de 1500 Hz tous les défauts identifiés d'un hp classique chargé de manière conventionnelle ont pratiquement disparu !

On comprend bien qu'on est parti d'une feuille blanche, en se donnant les moyens d'éradiquer tous les défauts de nature congénitale.

SSB : Comment fabriquez vous ces éléments ?

GM : On collabore avec la société Garbolino, bien connue des gens qui possèdent des cannes à pêche de compétition, mais qui fabrique également des éléments de bateaux de course qui mettent en oeuvre le carbone. Ce sont les plus compétents en France et ce sont eux qui fabriquent les pièces détachées de nos membranes. C'est la marque Garbolino, la s'appelle société Vitec Composite. 

Tout ce projet est extrêmement structuré au niveau humain, avec des passionnés, qui ont eu envie de faire des choses qui n'existaient pas avant. Tout s'est déroulé au labo Leedh, avec l'incubateur Emergence sur le campus de l'université du Maine et j'ai monté ce projet en collaboration avec le Centre de Transfert Technologique du Mans. Nous occupons en ce moment la pépinière d'entreprise de l'incubateur, avant d'aborder la phase préindustrielle que l'on va démarrer dans les semaines qui viennent.

SSB : Quelles sont les problèmes que vous rencontrez en production de série ?

GM : Il faut d'abord parler comment on passe du haut-parleur à une enceinte acoustique... Il peut y en avoir différents types utilisant ce modèle de haut-parleurs... Ma société s'appelle en fait Acoustical Beauty, même si la première marque à utiliser ces hp est la marque Leedh. La vocation d'Acoustical Beauty est la fabrication des transducteurs. Mais comme j'étais toujours propriétaire de la marque Leedh, j'ai décidé, pour faire la promotion de ce haut-parleur, de devenir mon premier client. 

Avec Acoustical Beauty nous allons donc travailler en OEM à la fabrication de haut-parleurs. Nous commençons à avoir des contacts avec des fabricants d'enceintes de très haut de gamme, qui s'intéressent à cette technologie. Nous sommes à la fois confrères et concurrents... 

Car je souhaite relancer une activité industrielle, sur le site de Château du Loir, et non juste lancer une start-up qui vend son idée et se retire aussitôt. Je veux vraiment qu'une collaboration vertueuse entre les chercheurs fondamentalistes de l'université du Maine et des ingénieurs de recherche et d'application puisse contribuer à relancer une activité en France. En 2007 et 2008, j'ai été lauréat du concours Oseo de l'entreprise innovante et c'est comme ça que je finance ma société.

L'enceinte acoustique que vous voyez ici est donc une configuration particulière d'utilisation de ces des transducteurs de petit module. Cela m'a permis de faire des choses dont je rêvais en tant que fabricant d'enceintes. En particulier, l'un des problèmes que l'on a avec un hp classique, c'est que lorsque la membrane avance, le saladier recule, ce qui fait perdre de la dynamique tout en excitant la structure, qui est le coffret de l'enceinte. Comme on travaille avec de tout petits modules, on les a configurés en basse fréquence en push-push, c'est à dire qu'ils  se tournent le dos et annulent leur propres vibrations. Quand vous mettez la main sur ces modules, vous constatez qu'ils ne vibrent pas ! Ils se comportent comme s'il y avait une inertie infinie derrière.

L'unité de grave, qui est perpendiculaire à l'axe d'émission, fonctionne selon ce principe, jusqu'à 200 Hz, et est ensuite filtrée doucement. Lorsqu'un haut parleur est orienté à 90 ° par rapport à l'auditeur, il y a un autre avantage : il n'y a plus d'effet Doppler. Il n'y a plus d'effet de modulation des hautes fréquences par les basses fréquences reproduites par la même membrane. Il y a donc annulation de l'effet Doppler, ce qui va encore dans le sens de la transparence sonore. Au dessus du module grave, on trouve un autre haut-parleur en rayonnement direct (membrane tournée vers l'auditeur), qui fonctionne aussi dans le grave mais monte jusqu'à 7 kHz, où il est relayé par le tweeter. Cette unité médium est quand même chargée à l'arrière par un haut-parleur muet, qui est capoté, dont la seule fonction est d'annuler la vibration du premier. Et donc de restituer une dynamique parfaite, puisque, en quelque sorte, on s'appuie sur quelque chose qui est infiniment rigide, infiniment lourd grâce à la vibration exactement antagoniste qui vient annuler la vibration du hp principal.

Ce qu'il faut comprendre aussi, et je le sais car j'ai aussi été concepteur d'enceintes traditionnelles, de haut-parleurs, et de membranes, c'est que d'ordinaire nous essayons de faire de la haute fidélité... Mais il s'agit plutôt de haute musicalité, au sens où l'on tente de gérer la misère avec les défauts inhérents aux haut parleurs de façon à ce que le résultat soit le plus agréable possible à l'oreille, mais on a une position de metteur au point qui adopte un point de vue d'ordre esthétique... On travaille à une certaine esthétique sonore. Alors qu'ici, parce que l'on supprime intrinsèquement beaucoup de défauts, on ne se pose plus le problème du choix d'une esthétique sonore, on entre dans une démarche où le seul critère que l'on ait c'est que l'enceinte permette une plus grande variété sonore. Lorsque l'on passe d'un disque à un autre, ou même au sein d'un même morceau, on perçoit des changement de son très importants, sur tous les critères... On s'en rend compte aussi lorsque l'on repasse à une enceinte traditionnelle.

Nos premiers clients sont des gens qui possèdent de gros systèmes... qui coûtent souvent plusieurs fois plus cher que ces enceintes. Ils sont très intéressés par la haute fidélité et la musique, ils ont une oreille assez bien éduquée. Et ils sont très sensibles à cette matière, cette densité sonore, qui a un caractère vraiment addictif. Cette matière, en dessous de 1000 Hz disons,  est très différente d'un disque à l'autre. De plus, très souvent, on a de l'énergie dans le grave, mais pas d'information, car les enceintes classiques produisent elles-mêmes cette énergie, à cause de leur redondance interne, les distorsions, résonances, leur couplage avec le pièce. Là, on entend bien qu'il y a des disques où il y a véritablement de l'information dans le grave et des disques où il n'y en a pas. On est pas forcément habitué à cette lisibilité dans le grave. Mais cela demande une petite initiation car c'est très différent d'une restitution conventionnelle. C'est un peu là toute la perversité de la haute fidélité. On on prétend souvent que l'on écoute de la musique mais en fait on vient écouter des sons ! Pour moi, un système qui fonctionne, c'est un système dans lequel il n'y a ni grave, ni médium, ni aigu... mais tout simplement de la musique !

Gilles Milot veille lui-même à l'emballage de ses nouvelles créations,
qui demande évidemment un soin particulier

Pour en revenir à la production, nous serons près à livrer vers la fin du mois de juin. Nous avons enregistré pas mal de commandes, en particulier à l'export. Je reviens du salon de Munich où nous avons eu un franc succès et nous avons désormais des importateurs sur toute l'Europe, sur le Japon, les Etats Unis. En France nous avons déjà 7 ou 8 revendeurs.

SSB : Gilles Milot, merci pour cet exposé très clair, et pour cette brillante réussite, qui fonctionne !

Gilles Milot : merci à vous !



lundi 7 juin 2010

Entretien avec Stéphane Even - Neodio



A l’occasion du salon Focal, Leedh et Neodio organisé les 4 et 5 juin dernier, Signal sur bruit a rencontré Stéphane Even, fondateur de Neodio, qui nous a livré avec franchise et décontraction quelques uns de ses petits secrets, de ses influences, et de ses doutes. Il cite ses sources, donne des conseils, replace ses produits dans le contexte de la concurrence…

Signal sur bruit : Stéphane, pouvez-vous nous retracer votre parcours dans l’électronique ?

Stéphane Even : Je suis diplômé de ENSEIRB, (école d’ingénieurs en électronique, informatique et radio-communications de Bordeaux, ndlr). Je suis un ancien du groupe Schneider où j’ai travaillé de longues années sur des capteurs de tous types (inductifs, photo-électriques), souvent durcis pour qu’ils soient moins sensibles aux parasites. Ensuite, j'ai été responsable de l’anticipation dans le cadre de projets de rupture technologique...

Je suis donc un véritable électronicien analogicien et je me suis passionné très tôt pour le monde des petit signaux, qu’il faut souvent amplifier et traiter dans des environnements CEM critiques, car riches en perturbateurs de toute sorte. J’avais également une passion pour la haute-fidélité depuis mon adolescence... 

SSB : Et les débuts de Neodio ?

SE : Tout à commencé par des prototypes réalisés dans ma cave et dans ma cuisine ! A l’époque je résidais encore en Charente, région que j’ai ensuite quittée pour retrouver Bordeaux en 2006, afin de me rapprocher d’une ville plus importante, avec son énergie, sa qualité de vie, ses infrastructures... Chambre de commerce et d’industrie, universités, laboratoires. J’ai vraiment démarré Neodio en 2000 et c’est à ce moment que j’ai développé une approche qui se veut «fondamentale». Car il est vrai que dans les tout débuts, j’ai rencontré beaucoup de difficultés pour passer des prototypes de labo qui donnaient toute satisfaction aux modèles de pré-série, et ensuite à la série. J’étais témoin de phénomènes bien mystérieux que je voulais absolument expliquer et contrecarrer…

SSB : Il y aurait donc de l’irrationnel dans l’électronique audio ?

SE : Et oui ! Mais j’ai démarré comme un ingénieur, qui pensait, naïvement sans doute, que les problèmes de la hifi trouvaient des solutions d’ingénieur. Compte tenu de ma formation, faire des amplis était une évidence… J’ai été beaucoup influencé par Gérard Perrot, le créateur de Lavardin, qui signait Héphaïstos dans la revue l’Audiophile, mais que je n’ai malheureusement jamais rencontré.  Je me suis passionné pour une de ses réalisations d’amplificateur, qu’il a décrite sur 11 ans dans la revue, et qu’il avait mise au point avec un niveau d’exigence incroyablement élevé. Cela m’a donné le virus du développement poussé aux limites...

Neodio se fonde donc sur des bases inspirée par Gérard Perrot, notamment la notion de distorsion thermique, mais que nous traitons différement de ce qui se fait chez Lavardin... Les phénomènes thermiques transitoires altèrent le fonctionnement des transistors en permanence. Cette approche était assez nouvelle à l’époque, mais pouvait expliquer certaines choses inexplicables…

SSB : Quelle esthétique sonore cherchez-vous à développer dans vos produits ?

SE : Nous sommes sur une approche de la plus grande neutralité possible, nous travaillons à ne rien ajouter ni à enlever à la musique. Ce n’est pas toujours évident de faire comprendre ça à l’amateur qui recherche le plaisir d'écoute, et donc parfois la coloration. Mais pour moi, bien sûr, neutralité ne veut pas dire ennui ! La référence reste l’écoute de la musique vivante, que je pratique souvent. Notre idée est aussi que le système doit être suffisament transparent pour donner envie d’écouter des genres musicaux que l’on aime pas forcément ! Même des œuvres hermétiques ou peu courantes ressortent de manière étonnante sur de beaux systèmes, il y a comme un voile qui se lève, des couleurs que l’on a pas l’habitude d’entendre. Mais il y a aussi différents styles d’écoute, car on ne focalise pas tous sur les mêmes critères. L’écoute totalement objective n’existe pas. L'important pour un constructeur est de ne pas passer à côté de critères qui pourraient lui paraître secondaires...

Et donc, en pratique, mes amplis fonctionnent en boucle ouverte, sans contre réaction globale, ce qui leur permet d’être très fluides dans le médium-aigu. Mais souvent, les amplis réalisés de cette manière manquent de tenue, d’énergie dans le bas du spectre. J’ai donc imaginé un système de correction d’erreur, comme le font à ma connaissance les marques Pass, Hegel ou Halcro. Il n’y a pas de contre-réaction globale, mais une cellule vient mesurer l’erreur produite par un étage d’amplification et injecte un signal de correction juste avant, pour qu’au final on ait quelque chose de pratiquement transparent. On le fait à deux endroits dans les amplis Neodio, notamment dans l’étage de sortie, où j’ai pu constater que les effets thermiques sur les MOSFET étaient considérables. Lorsque l’on débranche ce système de correction d’erreur, on a toujours l’ouverture du médium aigu, mais pas cette densité, cette énergie, cette tenue des haut-parleurs !

Par rapport à la contre-réaction classique, j'y vois deux intérêts : la stabilité, car les forts taux de contre-réaction nécessitent ce qu’on appelle des compensations en fréquence pour assurer la stabilité. Sinon gare aux oscillations ! Le deuxième intérêt, c’est que la contre-réaction réduit la distorsion sans jamais l’annuler. La correction d’erreur peut sur le papier annuler une distorsion localisée (celle d’un transistor par exemple). Bien sûr dans le monde réel, la théorie et la pratique diffèrent un peu…

Pour les Neodio, on retrouve dans le son l’aération de la boucle ouverte et la tenue des HP grâce à la correction d’erreur. Car avec ce système, on obtient un facteur d’amortissement important de 250 à 50 Hz. Par comparaison, beaucoup d’amplis à tubes de petite puissance ont un facteur d’amortisseur de 2 à 3, ce qui peut donner une grosse impression d’ampleur, mais uniquement parce que le haut parleur de grave n’est pas tenu ! Le facteur d’amortissement, cela s’entend, c’est une réalité objective. Je ne suis pas convaincu par contre qu’il faille le pousser jusqu’à des valeurs de 2000, 3000 ou 10000 comme ce que certains constructeurs affichent avec leurs amplis numériques. Il y a beaucoup d’esbroufe dans ce domaine !

Il en va de même pour la distorsion par harmoniques, où il ne sert à rien de gagner des centièmes de % sur un taux de distorsion. Par contre, l’oreille perçoit des effets d’intermodulation de fréquences, de distorsion de phase, pour lesquels il n'existe pas beaucoup de mesures, mais sur lesquels nous travaillons énormément.

SSB : Et du point de vue technologique, quels sont vos choix ?

SE : Sur nos amplificateurs, les étages de sortie travaillent en classe AB avec un courant de repos moyen. Ils ne chauffent pas beaucoup. Nous utilisons de bons vieux MOSFETs Hitachi, qui existent depuis au moins 25 ans et sont très fiables, mais que je vais bientôt remplacer par des modèles plus puissants. Les modèles plus récents sont capables de passer des courants phénoménaux, mais avec d’autres difficultés de mise en oeuvre. Par exemple, les capacités parasites de cette nouvelle génération de semi-conducteurs peuvent avoir une valeur très élevée, ce qui pose problème.

Et ce ne sont pas les meilleurs composants sur le papier qui sonnent le mieux ! Mais vous ne trouverez pas de composants exotiques dans du Neodio... Que des transistors bipolaires d'origine Philips, Siemens ou Motorola, et les MOSFET Hitachi. D’une manière générale, j’utilise des composant industriels, pérennes, car j’ai l’obsession de la fiabilité. Nous ne pouvons pas nous permettre de gérer de nombreux retours clients. Jusqu’à présent, les seuls retours SAV que nous ayons eu concernent le remplacement de fusibles, et très épisodiquement le remplacement d’une mécanique CD. Pas de vraie panne en tant que telle ! Nos schémas d’ampli sont hyper-robustes, avec un dimensionnement adapté des composants, mais sans surenchère, car ça n’est au final que de la poudre aux yeux.

SSB : Quels sont les modèles d'enceintes avec lesquels vous mettez vos électroniques au point ?


SE : Au bureau, j'utilise des Kelinac 811Mg, mais je valide mes produits sur beaucoup d’enceintes différentes. J’aime beaucoup ce que font les français comme Jean-Marie Reynaud (Bliss, Orphéo), Focal (Electra et Utopia), Mulidine, Pierre-Etienne Leon et bien sûr Leedh, qui offre réellement une nouvelle perspective à la restitution hifi. Je pense qu’en matière d’enceintes, il y a sans doute un «son» français à la fois rigoureux et vivant. Construire une chaîne 100% française est non seulement facile mais est sans doute un bon moyen de ne pas se tromper compte tenu de l’avalanche de marques étrangères sur le marché. Notre salon à Mâcon s’inscrit dans une volonté de promotion du bon «made in France».