Programme à consulter sur le site de l’Ircam.
IRCAM
1 place Igor-Stravinsky
75004 PARIS

Frank Madlener, directeur de l’Ircam, l’écrivait d’ailleurs en préambule : «En filigrane des vingt créations d’Agora 2009, se retrouve la fascination mutuelle entre science et arts, procédant par analogie, fiction ou application, par correspondances et bifurcations». Un panorama imprenable sur l’actualité de la création musicale, «sensible, poétique, intellectuelle et parfois folle», - comme aimait encore à le rappeler F. Madlener à la clôture du festival - et des autres disciplines qu’elle convoquait ici.
Le premier concert de la série donnait à découvrir la formation belge Aka Moon (F. Cassol – saxophone, M. Hatzigeorgiou – guitare basse, S. Galland – batterie), ici augmentée d’un quatrième larron, le logiciel OMax piloté par G. Nouno de l’Ircam.
Mais Agora 2009 faisait évidemment la part belle à Luciano Berio, dont plusieurs concerts programmaient des œuvres : Passagio, Formazioni, la Sequenza III pour soprano solo et Coro, interprétées par l’ensemble Intercontemporain, l’Orchestre de Paris, Johanne Saunier, et le Brussels Philharmonic – Orchestra of Flanders. Une programmation qui faisait notamment la part belle à l'utilisation de la voix, souvent traitée de manière explosive et jubilatoire par le compositeur italien.Les interactions entre art et science étaient de nouveau sondées dans l’opéra de chambre HyperMusic Prologue, du jeune compositeur catalan Hèctor Parra.
Un propos fort ambitieux, puisqu’il s’agissait de mettre en scène et en musique une des réflexions les plus pointues de la physique moderne, celle qui concerne les multiples dimensions de l’univers. Des dimensions surnuméraires – les branes - sont en effet conjecturées par de nombreux scientifiques, pour qui le modèle spatio-temporel einsteinien à quatre dimensions n’est plus suffisant pour rendre compte de toutes les interactions fondamentales.
Mais comment rendre cela en musique ? Parra a choisi l’opéra, dans le cadre d’une collaboration pluridisciplinaire : le livret est écrit par la physicienne américaine Lisa Randall, la mise en scène est de Paul Desveaux, le décor conçu par le designer britannique Matthew Ritchie. Il en résulte une scénographie et une unité d’action très dépouillées, eu égard aux développements musicaux assez complexes reposant notamment sur un dispositif de spatialisation sonore.
L’un des ressorts structurels de l’œuvre consiste en l’échange des concepts physiques et musicaux (la taille est représentée par la durée, le temps par la densité rythmique, la masse par la richesse des spectres, l’énergie par la vitesse d’évolution du discours).
Il faudrait sans doute une deuxième écoute pour apprécier pleinement la manière dont Parra figure la déambulation du personnage de la femme dans une cinquième dimension qui soudain s’ouvre à elle. En effet, l’écriture de cette pièce se complexifie rapidement à mesure que le personnage féminin s’éloigne de son compagnon, resté «prisonnier» des contingences physiques traditionnelles. Peut-être aurait-il fallu également mettre en œuvre un processus de diffusion sonore plus sophistiqué, car la spatialisation réalisée lors du concert n’était pas suffisamment explicite pour faire ressortir la perspective ouverte par cette dimension supplémentaire.
Petite insuffisance sur le plan du livret, en lui-même plus discursif que poétique…
Un très beau moment du festival, le Concert Orgue du 16 juin en l’église Saint Eustache.
La compositrice coréenne Hyun-Hwa Cho et le vidéaste Raphaël Thibault y côtoyaient notamment Ligeti et Xenakis. Ce jeune duo proposait, avec Vox humana une œuvre d’une grande beauté formelle, centrée sur l’être humain, et qui en faisait ressortir - à travers ces images de corps en apesanteur, se cherchant l’un l’autre dans la nef sans limite d’une cathédrale impossible – toute la force et la fragilité. Le film de Raphaël Thibault, d’une réalisation parfaite tant sur la plan des idées visuelles que d’un point de vue plus technique (qualité d’image, mélange réussi d’images réelles et virtuelles) faisait un parfait écho à la création toute atmosphérique de Hyun-Hwa Cho, qui superposait à l’orgue un plan sonore de synthèse spatialisé sur plusieurs haut-parleurs.
On y découvrait aussi des pièces de Toshio Hosokawa, sorte de transposition occidentale de certains traits de la musique gagaku, et de Phillipp Maintz, qui s’appropriait le caractère initialement liturgique de l’orgue pour s’en échapper progressivement, dans un propos métaphysique suggéré par l’écrivain Georges Bataille.
Enfin, on appréciait une dernière fois l’exploit physique de l’organiste prodige Franscesco Filidei dans le spectaculaire Gmeeoorh de Iannis Xenakis, qui pousse l’interprète dans ses derniers retranchements, et le force à l’affrontement direct et total avec l’instrument lors de monumentaux clusters.
Dans le cadre majestueux de l’église Saint Eustache, les résonnances suscitées par ces différentes œuvres se déployaient avec un spectre incroyablement étendu, de l’infra-grave aux plus hautes harmoniques aigües déployées par cet orgue qui ne compte pas moins de cinq plans manuels de 61 notes plus une pédale de 32 notes.
Le dernier concert du festival, sous le titre l’Air d’autres planètes, regroupait deux créations-commandes de l’Ircam et une œuvre de Schoenberg, interprétées par la soprano Barbara Hannigan et le Quatuor Arditti.
Erinnerung, pour quatuor à cordes et dispositif électronique, de Denis Cohen, débutait le concert. Basé sur le premier agrégat de Farben, troisième pièce pour orchestre de Schoenberg, la pièce de Cohen travaille sur la notion de réminiscence et de distorsion du souvenir. Après un premier mouvement tout en lentes pulsations ponctuées de pizzicati solistes presque évocateurs du clavecin, on enchaîne sur un deuxième mouvement tendu, scandé en traits d’archets beaucoup plus nerveux. Le troisième mouvement renoue avec la pulsation et avec le souvenir recomposé, le travail rugueux de l’électronique contrastant avec le naturel tissé et boisé des cordes. Erinnerung se conclut par un quatrième mouvement presque dramatique. Une très belle pièce, posée et réfléchie, qui jouait beaucoup sur la couleur et la matière sonore. Les Arditti faisait preuve ici de beaucoup de sensibilité, à travers une interprétation à la fois précise‚ d'une grande lisibilité et d'une très haute musicalité.
Le deuxième Quatuor de Schoenberg venait justement en deuxième pièce. Magnifique œuvre «à la tonalité suspendue de façon consciente» (R. Leibowitz), qui appuie ses deux derniers mouvements sur des poèmes de Stefan George. La voix de femme fait son apparition dans le troisième mouvement (illustrant le poème Litanei) et se poursuit dans le quatrième mouvement, intitulé Entrückung (Transport), qui annonce : «Je sens un air venu d’autres planètes». Un véritable moment de grâce parcourait l’auditoire, captivé par une interprétation habitée, toute en humanité, combinant la chaude épaisseur des cordes à la sombre tessiture de la voix de la soprano Barbara Hanningan.
Pour terminer, une nouvelle création de Philippe Schoeller, Operspective Hölderlin, pour soprano, quatuor et dispositif électronique spatialisé, faisait appel, - pour la toute première fois au concert - au dispositif de spatialisation WFS, déployé transversalement au dessus de la scène.