vendredi 14 novembre 2008

Zoom sur StreicherKreis...

... Nouvelle création de Florence Baschet

Proposée en troisième œuvre, juste après l’entracte, StreicherKreis constituait, du point de vue de sa réalisation, une étape particulière de ce programme. Cette œuvre pour quatuor à cordes et dispositif de « suivi de gestes » est le fruit d'une collaboration de deux ans entre une compositrice, Florence Baschet , et une formation, le Quatuor Danel, qui se connaissaient peu au départ.

Aujourd’hui, chacun apprécie pleinement le travail effectué en commun, qui repose tout à la fois sur l’implication du quatuor dans la durée, et sur l’intégration dans le processus créatif de la gestuelle développée par les musiciens au cours des répétitions. Dommage que le montage final de l’œuvre n’ait pu s’étendre que sur un jour et demi ! Compte tenu de la difficulté de l'œuvre, il s'agit tout simplement d’un exploit.

Œuvre se voulant fédératrice par son titre, puisque s’adressant au «cercle de ceux qui jouent des instruments à cordes frottées», elle tire l’essentiel de sa matière de l’acte de composition en lui-même, et de l’incorporation des gestes des instrumentistes dans celui-ci. Il s’agit donc d’un programme de musique abstraite, pour ne pas dire un «exercice de style», sans rattachement avec une thématique extérieure, mais élaboré très concrètement avec des musiciens.

Chaque instrument du quatuor est muni d’un capteur de pression inséré au niveau du chevalet. Tous les instrumentistes sont équipés en outre d’un capteur de mouvement (inclinaison, vitesse), fixé au poignet de la main tenant l’archet. Ces capteurs fournissent les signaux d’entrée à un module informatique de «suivi du geste», permettant de se repérer dans la partition en déroulement. Mais il permet aussi aux musiciens, de manière individuelle ou collective, en fonction de la manière dont ils attaquent et frottent leurs cordes, d’actionner et de modeler les transformations sonores voulues par le compositeur. S’il est universellement vrai que deux interprétations d’une même œuvre sont toujours différentes, cette constatation est ici érigée en principe dans la manière même dont la pièce est conçue.

Au fur et à mesure de la création de l’œuvre, la gestuelle des musiciens répétant les sections de l’œuvre fut donc captée et archivée de manière à fournir les éléments de déclenchement des «effets», travaillés ensuite par Florence Baschet et Serge Lemouton, réalisateur en informatique musicale. Et les fruits de ce travail furent patiemment réinjecté dans l’œuvre en devenir, jusqu’à ce qu’elle prenne sa forme finale.

Au programme des effets sonores utilisés par la compositrice : spatialisation du quatuor dans la salle de concert, travail sur la granulation des sons, effets d’irisation obtenus par harmonisation micro-tonale de séquences, introduction de réverbération et de distorsion. Le tout étant réalisé par des modules de calcul temps réel embarqués dans le logiciel Max, fleuron de l’ingénierie informatique de l’Ircam. Florence Baschet est ici dans son élément, sa filiation avec le compositeur Philippe Manoury et son parcours personnel en font une spécialiste des intéractions entre musique vivante et dispositifs informatique et électroniques en temps réel.

Si StreicherKreis est une œuvre «technique», elle ne néglige pas pour autant le sens du beau et de la tension musicale. C’est ainsi que la pièce s’ouvre sur une exposition lumineuse et sensible des mouvements glissants d’archets sur les cordes. La construction en spirale de la pièce permet ensuite à chaque instrumentiste, puis à l’ensemble du quatuor, d’agir sur tout ou partie des sons produits.

Il s’agissait ici pour Florence Baschet de trouver des modalités expressives de transformation des sons par les gestes, et non de créer des lignes instrumentales virtuelles séparées qui viendrait se juxtaposer au quatuor. Effectivement, à aucun moment l'électronique ne prend le pas sur le motif musical, mais elle en constitue une extrapolation parfaitement intégrée. A l’écoute, on aurait même bien du mal à imaginer la complexe cinématique du dispositif sous-jacent. Il reste que l'œuvre alterne des passages recueillis et des mouvements d’une très grande complexité. On aurait peine à cacher qu’il s’agit d’une musique savante et exigeante, tant pour les interprètes que pour le public, à tout le moins en première écoute. Mais le résultat emmène l’auditeur dans une exploration ultime et fascinante de la matière sonore. Une approche chère à de nombreux compositeurs des 20e et 21e siècles.



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Quatuor Contemporain volume I : Démanché !

Premier concert Ircam du cycle consacré au quatuor à cordes - Saison 2008-2009


Depuis sa fondation en 1969 sous l’impulsion de Pierre Boulez, l’Ircam (Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique) n’a cessé d’œuvrer aux développements technologiques liés à l’expression musicale, a encouragé de nombreuses vocations de compositeurs grâce à ses cursus de formation, et a suscité la création d’un nombre incalculable d’œuvres d’avant-garde. La saison événementielle 2008/2009 de l’Ircam à débuté en octobre dernier. Elle associe concerts, colloques et rencontres autours d’auteurs ou de technologies (voir par exemple l’article sur la présentation du système WFS).


Le 13 novembre dernier était donné le premier concert d’un cycle consacré au quatuor à cordes. Quatuor I : démanché ! convoquait le Quatuor Danel en la salle de projection de l’Ircam, dans un programme associant deux créations et deux œuvres existantes. Certaines de ces pièces faisaient appel à un dispositif électroacoustique destiné à enrichir la forme traditionnelle du quatuor. L’occasion pour Signal sur Bruit de se pencher sur les aspects artistiques et techniques de ce programme.


Le concert - Jeudi 13 novembre, 20 h 00, Ircam, Salle de Projection


En introduction du concert, Orbis Tertius de Sebastian Rivas, jeune compositeur franco-argentin actuellement en résidence à l’ensemble Multilatérale. Commencé dans un souffle, Orbis Tertius donne immédiatement à entendre un matériau sonore inouï et futuriste d’une saisissante clarté. Futuriste, mais évitant magistralement les artefacts sonores improbables au goût de science-fiction de série B, Orbis Tertius étonne par l’avant-gardisme du propos et la maturité de sa forme. En effet, «l’augmentation» du quatuor par l’électronique donne lieu chez Rivas à une forme très audacieuse, exerçant sans répit la curiosité, voire l’incrédulité de l’auditeur. S’aventurant soudain en son milieu dans les territoires abrupts de la saturation, la pièce se développe par glissements successifs en un furieux et strident unisson auréolé d’un fin brouillard bruitiste qui se répand dans la salle en petites bouffées. Une musique touffue, brute mais cristalline, que l'on aimerait écouter encore et encore afin d'en pénétrer les multiples strates.

Drôle et menaçant, plaintif et réjouissant, éprouvant pour les musiciens mais gai aussi, alternativement léger et pesant, subtil mais déterminé : Tracés d’Ombres de Franck Bédrossian est tout cela à la fois. Une écriture superbement inventive pour un quatuor «traditionnel», dépourvu d’électronique, et qui explore sans complexe de nombreux modes de jeu : glissandi, pizzicati et autres démanchés. On y admire le volontarisme sans retenue de Marc Danel, premier violon, qui impose à l’ensemble les directions sans cesse changeantes de cette œuvre à la fois déroutante et familière, souvent drôle. Un silence tout particulier parcourt alors la salle, qui semble comme retenir son souffle, presque hébétée.

En une véritable épreuve de force, les Danel, décidemment pas avares, puisant probablement dans leurs dernières réserves d’énergie, concluent le concert par le Neuvième Quatuor de Wolfgang Rihm, compositeur allemand des plus prolixes (plus de trois cent cinquante œuvres à son actif). De facture apparemment plus classique, ne faisant pas non plus intervenir l’électronique, ce 9e quatuor est néanmoins une pièce très moderne et tendue, toute entière traversée d'une inquiétante présence. Dissonances et arythmies y sont nombreuses. Sorte de synthèse entre les anciens et les modernes, dépassant les clivages entre l’avant-garde brute et la tradition, le langage de Rihm s’illustre de réminiscences classiques, et joue de leur confrontation avec des schémas hors norme, qui «jaillissent comme des gerbes d’éclairs et conduisent à des formulations éclatantes» (Josef Häusler, propos repris de la note de programme).



Zoom sur StreicherKreis de Florence Baschet



























dimanche 19 octobre 2008

Third Shot - The way you smile when you leave



J’avais découvert Lisa Spada au festival jazz d’Enghien-les-bains il y a deux ans. Elle assurait la première partie de Carla Bley et était parvenue à galvaniser la salle d’une bonne dose d’énergie soul. Elle en fut d’ailleurs récompensée par le prix SACEM Découverte Jazz Vocal Feminin.

Elle délivre la même énergie dans ses plus récents concerts au sein de Third Shot, groupe qu’elle a monté en 2006 avec le contrebassiste Gaël Maffre.

Third Shot a sorti son premier album en 2008, au titre doux-amer The way you smile when you leave. Il a été réalisé en auto-production par le duo fondateur, accompagné de Laurent Avenard (guitare), David Lamy (batterie), Christophe Mondot (piano) et Ulrich (chœurs).

Ce disque est tout d’abord un très joli objet, packagé avec goût, grace au talent tout en légèreté de la graphiste Flora Gressard.
Mais c’est surtout un bien bel objet sonore, dont s’échappe une manière d’électro-soul planante, évidemment non dénuée de caractère rythmique. De la «Nu-Soul» selon les spécialistes…

On y apprécie tout d’abord la voix de Lisa Spada, douce mais articulée, un peu brillante parfois, toujours expressive et parfaitement à l’aise avec la langue anglaise. Puis le sens du groove et la dextérité du contrebassiste Gaël Maffre. On aime les compositions en elles-mêmes, qui ont presque toutes une saveur de (mini-)tubes à l’esthétique quasi-radiophonique (bonne radio libre, s’entend !). Et aussi le décor sonore déployé par les programmations travaillées, mais qui restent toujours d’une parfaite sobriété.

Voila donc un album qui unit avec délicatesse la sensualité d’une voix, le timbre naturel de la contrebasse, et des artefacts sonores plus «tendance», mis en espace avec intelligence. Pour situer l’esprit de la chose, osons écrire que le titre «Sunday Morning» évoque la Madonna des meilleurs moments (l’album Ray of Light). Ou citons la chanson «Blue Flavour», que l’on croirait juste écrite pour Lisa par un certain… Prince. Tout cela est d’assez bon augure ! Mais le disque ne contient que des compositions originales, plutôt bien ficelées et au caractère étrangement familier.

Pour un premier disque, la réalisation (due à Rémi Durel du Studio de la Cave) est à la hauteur ! Il ne s’agit pas d’une savante démo, mais bien d’un vrai disque enregistré et mixé avec soin. La contrebasse ne souffre ni d’embompoint systématique, ni d’atrophie particulière. Sa tonicité et sa fermeté sont à citer en exemple sur le très beau titre de conclusion «When you leave» (d’ailleurs parfaitement positionné dans l’album). Les gimmicks sonores dont sont parsemés les morceaux sont toujours précisément situés dans l’espace, les effets de lointain ou de réverbération sont parfaitement dosés et apportent sans ostentation un constant degré de profondeur au mixage. On citera à ce propos le morceau «Muse», à l’intro énigmatique et lancinante, chanté par Gaël. Ma seule vraie réserve portera sur la captation des voix, légèrement brillante, presqu’un peu désincarnée sur certains morceaux. Un parti pris d’enregistrement peut-être, pour le côté «acidulé» que cela confère aux morceaux …

Attention : sans qu’il n’y paraisse au premier abord, cet album est contagieux ! Il s’insinuera en douceur dans l’esprit de l’auditeur, qui se surprendra bien vite à en fredonner les airs à tout moment de la journée. Le talent de mélodistes de notre duo et leur science de la présentation y sont bien pour quelque chose !
Acquérir ce disque, c’est acheter un petit échantillon de bonheur musical à usage personnel, dont il ne faudra pas tarder à faire profiter son entourage ! Mais en respectant les droits fondamentaux des artistes, bien entendu. Il suffira pour cela de le commander en ligne sur la page myspace de Third Shot.



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