jeudi 24 juillet 2008

T-Bone Burnett – Tooth of Crime

(Une soirée presque ordinaire de journaliste solitaire)

L’autre soir je vais dîner chez un ami qui fait profession d’enregistrer de nombreux bijoux de l’actualité musicale (jazz, world, variété inspirée, …) et qui possède un très gros système haute-fidélité. Il me fait écouter deux morceaux de T-Bone Burnett … dont j’avais maintes fois entendu parler, mais que je n’avais jamais vraiment écouté (à part l’excellent « Humans from Earth » de la BOF d’Until the End of the World de Wenders, je l’avoue sans vergogne, mais avec une petite boule dans la gorge tout de même).
L’album True-False Identity.
Génial ! Enorme ! (Ca ne veut rien dire mais je n’ai trouvé que ça)
Aussitôt entendu aussitôt acheté ? Et bien non, car chez mon épicier, pourtant bien approvisionné, ils ne l’avaient plus. Mais ils avaient le tout dernier opus, paru en Mai dernier, de cet audacieux bluesman. Tiens, gravé chez NoneSuch ? Ca ne peut point être mauvais … Et hop, dans le cabas !

Rentré chez moi, je me mets en condition : Le Fil de Camille (et son « Oooom » final d’une demi-heure, un régal), puis La Mort d’Orion de Gérard Manset (historiquement psychédélique) et enfin, T-Bone Burnett et son tout recent Tooth of Crime.

Car j’ai une dent creuse.
Le festin n’était pas terminé.
Dix morceaux de pure bravoure.
Il faut que je vous raconte …

1. Il martèle, ce rock’n’roll ! Il syncope, ce jerk ! Il balance, ce swing à trombone ! Et T-Bone, il a l’air de balancer, lui aussi ! Ses copains je veux dire … On l’imagine content de lui, lèvre dédaigneuse et basculé de tête arrogant. Ca s’appelle "Anything I can say can and will be used against you". Et je crois que tout est dit.

2. Balade-duo chaloupée aux voix innocemment innocentes au regard du titre, "Dope Island", et des paroles ("We lived outside the law/we struck with wild desire/…/But now the night’s gone dead/The hours filled with dread"). Fondations rythmiques abyssales et sonorités délicatement caverneuses. N’étaient les lyrics, le prototype du slow de l’été.
- Hein ? … Ah bon ? … Ca n’existe plus depuis 1982 ?

3. "The Slowdown". Tiens donc ? Une manière de Mc-Cartney un peu passé à la machine à tartare : hâché-menu-salé-quelques-câpres-une-goutte-de-Tabasco-bien-au-centre … et, allez hop, un œuf à cheval avec jaune mollet posé dessus ! Un rien jouissivemment répétitif, comme une marche militaire … d’objecteurs de conscience.

4. "Blind man", auquel on se raccroche, superbe duo expressioniste de la chanteuse Sam Philips et du guitariste Marc Ribot. Une vraie chanson de song-writer (comme ça, j’évite en apparence toute répétition dans la même phrase), belle et émouvante. Il a du cœur cet homme-là, quand même !

5. Tiens ! Une sorte de Mac-Cartney reconstitué, à grand renfort de jolis boum-boums très très graves et de cordes nappées de sirop d’érable. Et ça s’appelle "Kill Zone". Mon Dieu, mais où sommes-nous donc, ma chère ?

6. Et ça, c’est la corde qui doit nous pendre qu’on entend au début ? Gloups. Ah non, c’est une guitare ! … Effectivement c’est "Rat Age", mais rien à voir avec l’horoscope oriental. Voix d’outre-égout, guitare bien présente mais également souterraine, percussion et bruits de tuyaux déployés en grand arc-en-ciel sonore (ciel très couvert, toutefois). Une chanson d’anticipation qui va vous faire passer le goût de la science-fiction. Ca déménage, pas à grande vitesse, mais avec morgue et autorité. Je cite les paroles (avec l’aimable autorisation de la Faculté de Nécro-Futuristie) : "I was conceived in a behaviour station/Light years from civilisation/…/As earthman battle for their skins/I come down with the aliens". Et je vous laisse découvrir suite et fin. Ca vaut son pesant de cri de haine balancé à la face … des seulement quelques uns qui vont acheter ce disque, et qui, déjà, sont convaincus. C’est vrai, mais quand même, ça va encore mieux en le disant !

7. Ca rampe comme un serpent à sonnette qui sussurerait "Swizzle stick, swizzle stick" en permanence. Ca grince, mais là aussi, ça pousse, comme une rengaine rouillée qui couine mais qui roule. Finalement c’est ultra-binaire, je veux dire le rythme, mais c’est … venimeux … et épide(r)mique.

8. "Telepresence (Make the metal scream)". Etonnamment calme pour un titre ! … Enfin calme, en apparence. Voix métallisée déphasée, qui nous enveloppe et nous entraîne dans une mélopée en mode mineur et descendant. Déchirant comme un "Heartbreak Hotel", mais chanté par John Cale bien entendu. Vous voyez ? Et bien, c’est encore mieux, mais en pire.

9. "Here come the philistines"
Sorte d’anti-rap à caractère néanmoins dénonciateur, construit comme une litanie revancharde sur la société d’aujourd’hui … et de demain. Parsemé de riffs amers et tranchants. Un régal !

10. "Sweet Lulabby"
Une petite douceur pour la nuit en forme de gentil blues avec instruments anciens. La voix inquiète un peu, tout de même. Oh, si peu.

Le lecteur effrayé sera néanmoins rassuré d’apprendre que T-Bone Burnett, à l’instar de quelques autres personnages du rock mondial (Neil Young, pour ne citer que lui), a plutôt vu d’un mauvais œil l’arrivée des technologies numériques dans l’audio, et prône depuis de longue année l’application de précautions toutes analogiques à l’enregistrement d’un album. Ses disques (les récents, au moins) sont donc d’une très haute qualité de production et d’enregistrement, mais dont on ne profitera pleinement qu’avec un très bon système hyper-résolu. L’écoute qu’avec un matériel «full range» et apte à reproduire un espace tri-dimensionnel s’impose ! On appréciera alors le positionnement précis et détouré des éléments de la scène sonore, ce qui en l’occurrence apporte une dimension supplémentaire de compréhension et d’appréciation des morceaux. Et pour se faire un peu plus peur, la tenue dans l’extrême grave du système d’écoute se doit d’être exemplaire. Si ces conditions sont réunies, le frisson est garantit.

Bon, vous avez compris ? On parle de T-Bone Burnett comme on parle de mecs de la trempe de Dylan, Zappa, Captain Beefheart, Tom Waits.
Et juste après on fait silence. See what I mean ?

Et un grand merci à Philippe, grâce à qui j’ai bien entamé le T-Bone.

Les autres étapes du parcours :


Camille Le Fil
Gérard MansetLa Mort d’Orion

dimanche 1 juin 2008

Interview de Laurent Cuniot, directeur musical et chef de tm+


A l’occasion du concert de clôture de saison 2007/2008 de tm+


Que le lecteur de Signal sur bruit se rassure ! La musique contemporaine n’est pas le seul domaine qui me passionne et j’aurai l’occasion de vous faire partager mes autres goûts et découvertes en matière musicale. Si elle n’est pas le seul terrain musical que je fréquente, elle est en revanche un de ceux que j’arpente avec le plus d’appetit et de curiosité, et ce depuis d’assez nombreuses années. Rien ne m’y prédestinait, et en tout cas pas une éducation musicale qui m’aurait a priori familiarisé avec les écritures sérielle, probabiliste, spectrale ou avec quelque autre concept typiquement contemporain. Pour ma part, pas non plus d’appartenance à des cénacles fermés d’érudits nombrilistes … Non, la création contemporaine actuelle n’est pas qu’une musique pour techniciens ou musicologues, ce que l’on lui reproche souvent ! Mais voila, le goût de la découverte, de l’expérimentation sans limite imposée, la recherche du jamais entendu (ou vu) m’ont toujours guidé en matière artistique. Et m’ont notamment amené vers tm+, ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui, auquel j’ai récemment eu l’occasion de consacrer un premier article sur ce blog. J’y soulignais déjà que cette formation suit une démarche constante de programmation mixte (entre nouvelles créations et œuvres du répertoire) et de collaboration étroite avec les compositeurs. Ceci rend ses concerts à la fois très vivants et « actuels », mais aussi plutôt accessibles, pour qui fait preuve d’un minimum de curiosité. Nous avons retrouvé cette formation le 23 Mai dernier et avons réalisé, en exclusivité pour nos lecteurs, une interview de son chef et directeur artistique Laurent Cuniot.

CI –Bonjour et merci de nous recevoir !
Laurent Cuniot – Bonjour …

CI - Laurent Cuniot, comment être vous entré en musique contemporaine ?
Laurent Cuniot - Entré en musique contemporaine ? (rire) … Disons que j’y suis venu par l’envie de composer, alors que j’étais encore élève au Conservatoire …. Et cela m’a naturellement amené à découvrir les compositeurs de mon temps.

CI - Mais cette vocation de compositeur semble passée au second plan aujourd’hui …
LC - Il est vrai qu’aujourd’hui, vu de l’extérieur, mon activité de chef, très liée néanmoins à la création grâce aux collaborations actives que nous développons avec les compositeurs, a pris le pas sur celle de compositeur. Mais, je vais revenir à la composition (sourire)… que je n’ai jamais vraiment quittée !

CI - Que signifie exactement « tm+ » ?
LC - On peut dire qu’aujourd’hui le sigle « tm » signifie « territoires musicaux ». Mais historiquement, l’ensemble s’est constitué en plusieurs strates, autour d’un trio initial fondé dès 1977. Il s’agissait du « trio musical + », formation alors spécialisée dans l’exploration de la lutherie électronique de l’époque, c'est-à-dire principalement les outils de synthèse sonore analogique. Nous étions en fait adossés au grm, dont nous étions en quelque sorte l’organe de création des oeuvres, à l’instigation de François Bayle, son directeur. Nous étions très à la pointe de la recherche électro-acoustique et interprétions exclusivement des créations, c'est-à-dire de nouvelles œuvres qui venaient juste d’être composées. Nous explorions parfois aussi le domaine de l’improvisation. Mais la formation et la vocation de l’actuel tm+ ont vraiment pris corps vers 1986, avec le septuor que nous constituions à l’époque (violon, violoncelle, clarinette, cor, percussion et deux synthétiseurs). J’y occupais alors le poste de violoniste et de chef. A cette époque nous n’interprétions également que des créations, exclusivement suscitées par la forme même de l’ensemble. Progressivement j’ai introduit à notre répertoire des œuvres du répertoire, et progressivement aussi d’autres musiciens nous ont rejoints. Aujourd’hui l’ensemble compte vingt musiciens permanents, auxquels s’ajoutent des musiciens invités.

CI - Pourriez-vous citer cinq ou six œuvres contemporaines à découvrir, à destination de ceux de nos internautes qui sont peu familiers avec ce domaine musical ?
LC - Il est évidemment difficile de répondre à une telle question. Il faudrait sans doute considérer d’une part le public de culture classique, d’autre part le public n’en possédant pas ou peu, et qui est finalement peut être plus ouvert à ce que le répertoire contemporain peut représenter d’inouï, d’expérimental …. Ce répertoire reflète d’ailleurs davantage ce qui est en nous, le monde tel qu’il est aujourd’hui, la vitesse de la vie actuelle … beaucoup mieux que la musique des siècles passés. Pour le premier public, je citerais volontiers des compositeurs tels que Dutilleux et Messiaen, qui restent d’une facture relativement classique. Pour ceux qui sont prêts à aborder d’autres contrées, je prescrirais la découverte de compositeurs vraiment actuels, qui intègrent une part de l’héritage contemporain du milieu du 20ème siècle tout en souhaitant quand même rester audibles … et programmés ! Ils réalisent une synthèse entre les acquis de l’avant-garde, son vocabulaire spécifique, et la possibilité d’être entendus et appréciés spontanément au concert. Car il est vrai que pendant les années 50 par exemple, l’avant-garde est allée très loin dans l’expérimentation, ce qui est un bien pour la musique, mais qui l’a rendu parfois hermétique, moins accessible en tous cas. Pour revenir à la question, j’aurais envie de citer l’excellent livre de Pierre Gervasoni (« La musique contemporaine en 100 disques »), ainsi que des compositeurs tels que Tristan Murail, Gyorgi Ligeti, et un compositeur actuel qui lui est très proche, Bruno Mantovani … Pascal Dusapin également. Mais la découverte de ce monde doit absolument passer par le concert, et par l’appréciation par le public du niveau d’excellence, de la virtuosité auxquels les musiciens qui se consacrent à ce répertoire sont parvenus. C’est un élément très important … celui de la découverte d’interprètes d’exception, et la possibilité d’être en contact direct avec les compositeurs, ce que nous tentons constamment de favoriser.

CI - Quelques mots maintenant … peut être même quelques scoops, sur la saison 2008/2009 ?
LC - Tout d’abord, nous effectuerons une tournée en Scandinavie en Octobre, où nous jouerons des compositeurs danois et français. De retour en France, nous programmons un concert-rêverie d’environ une heure, où les œuvres s’enchaîneront les unes aux autres, autour des compositeurs aussi divers que Rameau, Messiaen, Mantovani justement, et Debussy. Ensuite, nous aurons le plaisir de programmer un opéra-bouffe, qui sera donné début Janvier à la Maison de la Musique de Nanterre : Les quatre jumelles de Régis Campo, d’après la pièce de Copi. Nous donnerons également, dans l’espace de projection de l’Ircam, une pièce d’un compositeur italien, Andrea Vigani, qui nécessite la mise en oeuvre d’un important dispositif de spatialisation du son. Et au même programme, le Pierrot Lunaire de Schönberg, que nous essaierons d’interpréter dans l’esprit même du Sprechgesang (« chant parlé » ndlr) de l’époque, c'est-à-dire avec dans le rôle titre une comédienne allemande, Isabel Menke, plutôt qu’une chanteuse.

CI - Pas de compositeur à l’honneur la saison prochaine ?
LC – Non, pas cette année.


CI - Merci Laurent.
LC - Merci et à très bientôt, pour la présentation de la saison 2008/2009 (Samedi 11 octobre 2008 à 18h30)



Vers le concert du 23 mai 2008

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tm+ - Concert La Rose des Vents - vendredi 23 mai 2008



Laurent Cuniot nous proposait donc, pour le tout dernier concert de cette saison 2007/2008, une palette d’œuvres haute en couleur, en forme d’incitation au voyage, inspirée du cycle de Mauricio Kagel intitulé La Rose des Vents. Rappelons par ailleurs que quatre concerts de tm+ avaient mis Philippe Manoury à l’honneur cette année. Le programme de ce concert donnait encore à entendre deux œuvres récentes de ce compositeur, dont Instants Pluriels, une commande dont tm+ est le dédicataire, et donnée ce soir là en création mondiale.

L’orchestre nous emmenait tout d’abord à la découverte du Nord-Ouest, composé en 1991 par Mauricio Kagel. Cette pièce, ainsi que Sud, donné en seconde partie, fait partie de son cycle La Rose des Vents (Stücke der Windrose). Kagel est sans aucun doute l’une des figures les plus ostensiblement drôles de l’univers des compositeurs d’aujourd’hui. Sa fascination pour les sonorités «étrangères» sinon étranges, pour les effectifs hors-normes, pour une certaine forme de théâtre musical, son attitude constante d’explorateur sans frontière en font une personnalité excessivement attachante dont la plupart des œuvres restent accessibles en première écoute, même pour le profane.

Nord-Ouest se déploie tout d’abord comme une marche lente et plaintive à l’insolite polyrythmie, suivie par une seconde partie au contraire très enlevée. On y retrouve des fragments de musique andine qui résonnent comme des évocations de lieu beaucoup plus que comme de véritables citations musicales. Mais légèreté et chromatisme instrumental restent les déterminants de cette œuvre qui utilise quelques instruments exotiques (harmonium, sifflets). Tout au long de l’exécution, le chef Laurent Cuniot jouait effectivement le jeu de la contemplation, le regard tout d’abord fixé au Nord-Ouest, puis vers les autres points cardinaux du cadre de la scène, pour finalement descendre de son estrade et s’y asseoir, pensif, à l’issue du morceau.

Oi Kuu, de Kaija Saariaho, pour clarinette et violoncelle, venait en deuxième pièce. Ce duo a été composé en 1990 par la compositrice finlandaise, et constitue, au moins par sa brièveté et sa concision une manière de contrepoint aux superbes Du Cristal et … A la fumée, œuvres plus monumentales composées à la même époque (et dont on ne saurait trop recommander l’écoute). A la clarinette, Francis Touchard, ample chemise cubo-tachiste noire et blanche. Au violoncelle, Florian Lauridon, vêtu de fines rayures verticales. Ce duo tout en contrastes allait déployer la maîtrise dont il est capable pour tisser d’un souffle et d’un frottement une fine étoffe moirée. Issu du silence, l’accord liminal parfait entre vent et cordes se distendait bientôt et révélait les fêlures timbrales de chaque instrument. Une œuvre très contemplative, plutôt intérieure, elle aussi bien dans l’esprit du concert.

La soprano Rayanne Dupuis et tm+ dans Cruel Spirals

Pour clore la première partie du concert, tm+ donnait, en création française, les Cruel Spirals pour soprano et ensemble (2007) de Philippe Manoury. Il s’agit ici d’une œuvre éminemment référentielle, basée sur des écrits de Jerome Rothenberg, poète américain rencontré par le compositeur lors de son actuelle résidence à San Diego. On assistait tout d’abord à la projection de la lecture du cynique « Cruel Majority » par son auteur, lequel poème est musicalement repris par Manoury dans le premier et le dernier mouvements de cette œuvre en neuf tableaux. Cette introduction et cette coda aux faux airs de Pierrot Lunaire font partie des mouvements sarcastiques et expressionnistes de l’œuvre. Mais il s’agit une composition très variée, qui se déplie comme un livre d’images musicales, alternant en un schéma symétrique des parties incantatoires et des mouvements plus douloureux d’un grand pouvoir émotionnel. Ces derniers sont inspirés de la série de 14 Stations écrites par Rothenberg. Quatorze camps nazis. Cinq évocations musicales de cet univers. Il s’y développe un climat évoquant la plainte, dont l’exécution en quart de ton contribue à faire ressortir la profondeur mais aussi l’angoissante beauté. Un lent battement de cœur continu, scandé à la grosse caisse, supporte et ajoute de la tension à ces mouvements.

Après l’entracte, départ vers le Sud de Kagel. Un sud de faux-semblants enfin révélés, lorsque qu’un motif rythmique de tarentelle se dilue peu à peu dans le temps, en se difractant comme par passage dans un prisme. Les composantes visibles (ici audibles) qui apparaissent dans ce spectre illustrent alors une forme d’amertume et de mélancolie. Les musiciens étaient de nouveau les comédiens de ce petit théâtre musical et ajoutaient du sens à l’œuvre par le biais de leurs gestes et attitudes. Ils achevaient d’ailleurs les derniers accords de la pièce d’une manière quasi-mécanique et dans un état apparent de pétrification et d’accablement.

tm+ interprétant Instants Pluriels – crédit photo Christophe Alary

Point d’orgue de la soirée, les Instants Pluriels de Philippe Manoury, composés en 2008 à San Diego, et dont on aurait souhaité qu’ils durent plus longtemps encore. Durée, instant, là sont bien les mots-clés de l’œuvre, qui repose sur les conceptions avancées de l’auteur sur le temps dans la musique. Un temps musical qu’il oppose par exemple au temps littéraire. Le propos de Manoury est aussi de faire ressortir le côté fragile et précaire des notions de simultanéité et de causalité, la construction d’une œuvre musicale ne renfermant pas la même exigence chronologique que celle d’un roman (exception faite peut être des expériences d’un Robbe-Grillet en la matière ?). Pour faire ressortir le caractère spécifique que ces instants peuvent acquérir selon la manière dont ils sont présentés, l’orchestre se subdivisait en deux sous-ensembles d’effectif équivalent, conduits l’un par Philippe Manoury, l’autre par Laurent Cuniot. Dans une figure de tandem ajusté à la microseconde, les deux chefs s’adressaient constamment des coups d’œil ou autres signes plus marqués de synchronisation. Et les deux ensembles se renvoyaient ainsi l’écho d’une composition qui, pour être sous-tendue par une mathématique complexe, n’en était pas moins étonnamment lisible et évidente pour l’auditeur. D’une position bien centrée dans la salle, on ne perdait rien en effet, ni de l’origine géographique précise de chacun de ces instants musicaux qui la structurent, ni du rayonnement global, alterné, conjoint ou glissant, de ces deux formations. Les déphasages sonores induits n’en étaient que plus éloquents.

tm+ donnait donc une fois de plus un bel exemple de partenariat entre compositeur et formation musicale. Si l’on excepte sa très prochaine participation au Festival di Nuova Musica au Palais Farnese de Rome (le 5 Juin) et au Concert des Jeunes Compositeurs du Conservatoire de Nanterre (le 14 Juin), il faudra désormais attendre la rentrée prochaine pour pouvoir assister à sa nouvelle saison …



Signal sur bruit remercie Laurent Cuniot, Catherine Navarro et Christophe Alary (photographies) pour leur aimable concours.


Discographie sélective :

Mauricio Kagel

Stücke der Windrose : Osten, Süden, Nordosten, Südosten ; Phantasiestück
Govert Jurriaanse : flûte – Marja Bon : piano – Schönberg Ensemble direction Reinbert de Leeuw

Editeur : Montaigne Auvidis/WDR (1994)



Kaija Saariaho

Works for cello (Petals, Oi Kuu, Spins and Spells, Mirrors, Sept Papillons, Près)
Alexis Decharmes : viloncelle - Nicolas Baldeyrou, clarinette - Jérémie Fèvre, flûte

Éditeur : Aeon 637 Harmonia Mundi (2006)



Du Cristal ,... à la fumée, Nymphea
Los Angeles Philharmonic - direction. Esa-Pekka Salonen - Kronos Quartet - Anssi Karttunen : violoncelle - Petri Alanko : flûte*

Éditeur : Ondine ODE 804-2 (1993)






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